Angela, Alisha et Sadeh

« Ici, chaque mot est une fenêtre ouverte sur l’âme. Entrez, respirez, et laissez-vous traverser. »

Paris l’attendait. Mais Angela, elle, n’était pas prête. Mais il le fallait, il fallait qu’elle rentre. Comment pouvait-elle faire autrement ? Elle avait roulé quelques heures, peut-être deux heures. Elle avait avalé les kilomètres comme on avale une douleur trop lourde pour être nommée. La route défilait sous ses pneus, mais rien ne bougeait en elle. Rien ne se réparait. Elle le savait, venir à Honfleur n’avait rien réglé. Elle revenait ! Oui, mais elle ne parvenait pas vraiment à expliquer ce qu’elle ressentait. Elle rentrait dans une ville qu’elle connaissait par cœur, mais qui ne semblait plus être la même sans elle. Elle rentrait dans une vie qu’elle avait construite, mais qui ne lui appartenait plus. Une vie qu’elle fuyait. Quand elle coupa le moteur de sa moto devant son immeuble, le silence fut brutal. Un silence qui ne ressemblait pas à celui qu’elle avait écouté à Honfleur. Celui-ci était plus dense, plus lourd, presque hostile. Comme si Paris lui en voulait d’être partie. Comme si la ville elle-même lui rappelait qu’on ne fuit pas ce qui vit en soi. Quel que soit l’endroit où l’on va, on l’emporte avec soi.

Elle retira son casque. Le froid lui mordait la peau. Elle inspira. Elle prit une grande inspiration, mais l’air ne parvenait pas à entrer dans ses poumons. Pas complètement. Elle avait l’impression que quelque chose bloquait dans sa poitrine, un poids, un point, un reste de ce qu’elle avait laissé derrière elle, sur les pavés humides. Elle monta les escaliers mécaniquement, mais lentement. Chaque marche semblait plus haute que la précédente. Elle ne savait pas si Spirit, son chat, serait là pour l’accueillir. Elle n’avait pas prévenu sa voisine qu’elle serait de retour. Elle irait le chercher demain. Elle ouvrit la porte de son appartement. L’odeur familière aurait dû la rassurer. Elle ne fit que la transpercer. Spirit arriva en courant, comme il le faisait toujours lorsqu’elle rentrait. Elle sentit un pincement au cœur. Elle avait besoin de lui ce soir, plus que jamais. Il miaula, frotta sa tête contre sa jambe, insistant, presque inquiet. Angela s’accroupit et posa sa main sur sa fourrure. Elle sentait sa chaleur, sa douceur. Cette sensation. Il lui rappelait Leen. Il lui rappelait cette petite fissure minuscule, mais réelle. Une fissure qui laissa passer un souffle.

Elle se relevait non sans mal. Elle se sentait fatiguée, vidée. Elle referma la porte et resta immobile. Plus longtemps qu’elle ne l’aurait pensé. Comme si elle ne savait plus comment habiter cet espace.
Comme si elle ne savait plus comment habiter son propre corps. Son appartement n’avait pas changé depuis ces deux derniers jours. Elle vit la brique rouge posée sur la console dans son salon. Elle n’avait pas pris la peine de la replacer avant de partir. Ce qu’elle fit. Elle était présente physiquement, mais son esprit restait ailleurs.

Elle se laissa tomber sur le canapé. Elle n’avait pas beaucoup dormi depuis ces deux derniers jours. Ou peut-être trois. Elle ne savait plus. Le temps avait perdu sa forme. Il n’était plus qu’une matière molle, informe, qui s’étirait autour d’elle sans jamais la toucher. Elle écoutait le silence. Elle entendait Spirit ronronner. Il était installé sur le rebord du canapé. Il la fixait. Elle ferma les yeux. Et tout lui revint. Ses pensées se bousculaient, pas dans l’ordre qu’elle espérait. Elles passaient devant ses yeux sans aucune logique. Tout lui semblait dénoué de sens, de douceur.

Elle vit le sang, le quai et au loin, Notre-Dame. Les pavés étaient froids et humides. Le corps de Leen un peu plus loin. Elle sentit son propre souffle s’éteindre. Elle percevait la voix de Sadeh, au loin, qui appelait. Les gyrophares l’aveuglaient. La nuit était déchirée entre la vie et la mort. La main qu’elle n’avait pas tendue, elle ne la sentait plus. Les secondes qu’elle n’avait pas su retenir étaient écoulées. Elle rouvrit les yeux brusquement. Spirit la regardait, immobile, comme s’il savait. Comme s’il percevait ce qu’elle refusait de voir. Elle se leva. Elle marcha jusqu’à la salle de bain. Elle alluma puis éteignit la lumière. Elle se regarda dans le miroir et la femme qu’elle vit était d’être ce qu’elle avait été. Elle ne se reconnut pas. Ses yeux étaient sombres, marqués. Son visage était plus creux, et sa peau plus pâle. Elle avait l’air d’une femme qui n’était pas certaine d’être revenue entière.

Elle toucha son propre reflet du bout des doigts. Comme pour vérifier qu’elle existait encore. Qu’elle n’était pas un souvenir. Qu’elle n’était pas un fantôme ! Elle voulait prendre une douche. Elle en avait besoin. Elle devait prendre soin d’elle. Elle devait se reprendre en main. Mais pour le moment, elle avait besoin de dormir. S’allonger dans son lit. Se retrouver dans son cocon, là où elle se sentirait en sécurité.

Elle savait qu’elle devait appeler Sadeh. Elle savait qu’elle l’attendait, qu’elle s’inquiétait. Elle savait que Sadeh savait. Mais elle n’y arrivait pas. Elle prit son téléphone. Elle le posa, le reprit et le reposa aussitôt. Elle avait peur. Peur de ce que Sadeh allait lui dire. Peur de ce qu’elle allait devoir affronter. Peur de ce qu’elle allait devoir admettre. Elle s’assit sur son lit pour quelques minutes. Le dos contre le mur, les genoux ramenés contre elle. Elle ferma les yeux. Elle voulut se calmer avant de s’allonger. Mais la voix de Sadeh revint. Pas celle qu’elle avait entendue maintenant si elle l’avait appelée. Pas non plus celle qu’elle avait entendue lorsqu’elle gisait sur le quai. Celle qui l’appelait alors qu’elle glissait dans le coma. Celle qui refusait de la laisser partir ou encore celle qui la retenait du côté de la vie. Elle inspira, puis expira. Elle tenta de se rassembler. Rassemblez ses idées, mais rien ne venait.

Elle se leva et remonta les marches pour aller dans la cuisine pour aller se chercher un coca, dans le frigidaire. Elle en profitait pour marcher jusqu’à la fenêtre. Elle regarda la ville. Les lumières. Les silhouettes qu’elle distinguait à peine. Elle voyait les voitures rouler comme elle l’avait fait pour aller et revenir d’Honfleur. Elle était simplement témoin de la vie. Elle posa sa main contre la vitre froide. Elle sentit le contraste de température entre sa peau et celle de l’eau. Demain serait un autre jour. Demain, elle pourrait penser à ce qu’elle devait faire, penser ou dire. Mais maintenant, elle voulait sentir la sensation d’un coca frais déchirer sa gorge. Elle partit s’allonger.

Malgré sa fatigue, elle ne dormit presque pas. Elle avait fait comme d’habitude. Elle s’était glissée sous les couettes, fermé les yeux, mais le sommeil n’avait pas eu raison de ses pensées. Ou alors, il vint par fragments, par éclats, par sursauts. Des images se superposaient, se mélangeaient, se déformaient. Le bar. Le sourire de Leen-Claude. La voix de Sadeh. La pluie d’Honfleur. Le sang sur les pavés, encore et le silence du coma. Elle se réveilla plusieurs fois, haletante, le cœur battant trop vite, comme si elle avait couru un marathon. Spirit dormait à ses côtés, immobile, fidèle, patient. Elle posa sa main sur lui. Elle sentit sa respiration lente, régulière. Elle se dit que peut-être… peut-être… elle pourrait emprunter ce rythme-là. Juste un instant. Mais son souffle restait court.
Comme si quelque chose en elle refusait encore de revenir.

Fin de la partie 1. 

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Chris Sand L.


Site officiel : fragmentsdelles.com

Je suis la voix fondatrice de l’univers fragement d’elles. Ce lieu intime où l’écriture devient mon refuge, une fenêtre vers mon passé et mon futur. Je ne suis pas seule dans cette belle aventure. Je vous invite à vous immerger dans C’était inévitable (2026), mon premier roman et univers d’Angela. Vous y découvrirez Alisha — connue sous le nom de Ayako — qui hurle ses silences à travers des poèmes japonais. Sans oublier Sadeh qui, par tous les moyens, trace des lignes entre la mémoire et les révoltes d’Angela.

Ensemble, nous tissons des fragments d’elles, composés d’ombres et de lumière, dans un espace où chaque mot cherche à toucher la justesse des émotions. Que vous veniez pour lire, ressentir ou simplement respirer, sachez que vous êtes ici chez vous ! Merci d’être rentré, installez-vous confortablement.

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