Angela, Alisha et Sadeh

« Ici, chaque mot est une fenêtre ouverte sur l’âme. Entrez, respirez, et laissez-vous traverser. »

L’aube n’a pas encore gagné sur la nuit. Elle résiste, étirée, lourde, comme si elle refusait de céder sa place. Elle surplombe les ombres. Sur les remparts, deux silhouettes s’accoudent contre la pierre froide, leurs souffles encore imprégnés de la nuit qu’ils viennent de traverser. Ils ne parlent pas. Le silence s’installe. Ils regardent simplement les premières lueurs glisser sur le fleuve, par habitude, par romantisme, ou peut‑être parce qu’un instinct inconscient savait que ce geste, leur posture, ce matin‑là, changera tout. Il plane dans l’atmosphère un calme étrange.

Presque trop parfait. Suspendu. Lorsqu’un d’entre eux plisse les yeux. Un détail accroche son regard. Une forme au sol, indistincte, presque avalée par les ombres. Il croit d’abord à un sac abandonné, un manteau tombé peut-être, un animal. Puis son cœur se serre.

— Je ne suis pas certain, mais je crois que quelqu’un est allongé en bas. Regarde !

— Hein ? questionna son ami.

— Regarde. Juste ici.

Il lui désigna l’emplacement où se trouvait le corps d’Angela du bout des doigts. Il ne réfléchit pas. Il sort son téléphone de sa poche de jean et compose le numéro des secours avant même de descendre les marches. Son instinct a déjà compris ce que sa raison refuse encore d’admettre. Il veut se tromper. Il sait qu’il a raison.

Quelques minutes plus tard, l’équipe MAEVA arrive. Les gyrophares déchirent la nuit, la lumière éblouit, le silence est rompu. Une fois installée, la nuit vaincue, la lumière révèle seulement ce qui n’aurait jamais dû exister. Sadeh sort du véhicule la première. Ses collègues la suivent. Anthony, leur boss et responsable de l’unité spéciale contre les meurtres ou agressions engendrées par le viol aggravé. Leeve-May est la dernière à sortir du véhicule. Elle se dirige vers le coffre pour aller chercher son matériel. C’est elle qui va examiner le corps.

— Anzo ? As-tu eu Angela au téléphone ? Où est-elle ?

— Non, je n’ai pas réussi à l’avoir. Je tombe sur sa messagerie.

Sadeh avance d’un pas maîtrisé, mais son souffle est trop court. Elle le sait. Elle le sent dans ses tripes. Quelque chose dans l’air l’interpelle. Ça augure mal. Très mal. Elle descend les escaliers du quai, chacun de ses pas résonnant sur les marches comme un battement de cœur trop fort. Elle voit d’abord la flaque de sang. Large. Sans mouvement. Sombre. Puis les deux corps. Le premier choc n’est pas visuel. Il est intérieur. Encore deux femmes qui ont été agressées. Puis, une déflagration silencieuse lui traverse la poitrine. Angela ! Elle reconnaîtrait sa silhouette entre mille. Même allongée. Même brisée.

Sadeh s’arrête. Juste une seconde. Une seconde de trop. Une seconde où son sang se glace, où son esprit refuse de comprendre ce que ses yeux lui montrent. Elle essaye de respirer. Elle n’y arrive. Rien. Le silence. Elle doit avancer. Elle doit garder son sang froid. Ne pas crier, seulement à l’intérieur. Mais son cœur bat trop vite. Ses mains tremblent à peine — juste assez pour qu’elle le sente, pas assez pour que quelqu’un le voie.

Elle s’agenouille près d’Angela. Le monde se met à ralentir. Comme si le temps lui-même retenait son souffle. La peau d’Angela est pâle. Ses lèvres entrouvertes. Respire-t-elle encore ? Son corps est immobile. Elle regarde autour d’elle. Anthony, comme d’habitude, parle avec les deux témoins. Elle voit Leeve dans son angle mort qui se dirige vers l’air. Un frémissement la traverse. Elle retient son souffle en une résistance infime. Elle doit s’en assurer. Elle ne le veut pas, mais elle n’a pas le choix. Elle ne veut pas laisser Leeve arriver avant que… impensable. Sadeh approche sa main tremblante de son visage. Elle ne le touche pas. Elle ne peut pas. Elle a peur que le contact brise cet instant d’ignorance. Elle se trouve entre deux mondes. Un espace où rien n’est dit, encore.

— Angela… murmure-t-elle.

Son nom franchit ses lèvres à peine audible. Le reste de ce qu’elle voulait dire reste coincé dans sa gorge, brûlant. Elle se penche sur elle, un peu plus proche. Elle cherche un signe. Un mouvement. Un battement.

— Leeve ? cria-t-elle. Appelle une ambulance, maintenant. Grouille.

Elle vient de trouver. Un souffle. Faible. Mais présent. Elle respire encore. Elle ferme les yeux une fraction de seconde. Elle ne savait pas si était soulagée, si elle voulait prier ou tout simplement pleurer. Elle avait besoin de tenir debout.

— Angela est vivante. Appelle une ambulance.

Leeve venait d’arriver en courant, s’agenouilla près d’Angela. Elle n’avait pas de parler. Les larmes sur ses joues parlaient pour elle.

— L’ambulance est en route.

Sadeh se redresse, lentement, comme si le moindre geste pouvait déranger l’équilibre fragile de ce moment. Elle laisse Leeve avec Angela. Elle tourne la tête vers l’autre corps.

— Oh non ! Leen‑Claude. C’est un cauchemar.

Sadeh l’a déjà rencontrée. Elle connaît son sourire, sa douceur, la façon dont Angela la regarde comme si elle était la seule lumière dans une pièce. Elle sait ce qu’elle représente. Elle sait ce qu’elle est pour Angela. Elle s’approche. Chaque pas est une lutte. Elle ne veut pas voir, mais elle n’a pas le choix. Entre-temps Anthony avait rejoint Leeve-May toujours accroupie près d’Angela. Le corps de Leen-Claude est immobile, comme celui d’Angela. Allongé sur le ventre. La tête tournée vers Angela, sa longue chevelure éparse sur le sol. La respiration… elle ne sait pas.

Elle ne veut pas savoir. Elle ne veut pas conclure. Pas ici. Pas maintenant. Pas sans certitude.

La distance parcourue lui parut interminable. Elle finit par arriver proche d’elle. Assez proche pour s’accroupir. Elle observe. Elle analyse. Elle retient son souffle. Elle ne veut pas être celle qui conclut hâtivement. Elle appelle les secours médicaux d’une voix maîtrisée, presque trop calme. Elle donne les informations, les positions, les priorités. Elle ne laisse rien transparaître.

Mais à l’intérieur, elle hurle. La douleur est brutale. Elle hurle contre la vie. Contre ceux qui ont fait ça. Contre le hasard. Contre le destin. S’en vouloir de ne pas être arrivée plus tôt. Comment pouvait-elle savoir ?

Avant de se relever, son regard est attiré par un petit objet brillant posé sur un des pavés, non loin de la main de Leen. Une bague. Une chevalière. Elle la reconnaît. La bague de fiançailles qu’Angela voulait lui offrir. Elle avait fait sa proposition. Brisant tous les protocoles. Elle la ramassa et mit dans sa poche. Le jour venu, elle la remettra à Angela.

Elle se relève, retourne près d’Angela. Elle reste à ses côtés, elle veille sur elle comme une sentinelle. Elle ne la touche pas. Elle ne parle pas. Elle ne respire presque plus. Elle attend les secours. Elle attend la lumière. Elle attend que quelqu’un lui dise que tout n’est pas perdu.

L’aube finit par gagner. Mais pour Sadeh, ce matin-là, la lumière n’a jamais semblé aussi froide.

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Chris Sand L.


Site officiel : fragmentsdelles.com

Je suis la voix fondatrice de l’univers fragement d’elles. Ce lieu intime où l’écriture devient mon refuge, une fenêtre vers mon passé et mon futur. Je ne suis pas seule dans cette belle aventure. Je vous invite à vous immerger dans C’était inévitable (2026), mon premier roman et univers d’Angela. Vous y découvrirez Alisha — connue sous le nom de Ayako — qui hurle ses silences à travers des poèmes japonais. Sans oublier Sadeh qui, par tous les moyens, trace des lignes entre la mémoire et les révoltes d’Angela.

Ensemble, nous tissons des fragments d’elles, composés d’ombres et de lumière, dans un espace où chaque mot cherche à toucher la justesse des émotions. Que vous veniez pour lire, ressentir ou simplement respirer, sachez que vous êtes ici chez vous ! Merci d’être rentré, installez-vous confortablement.

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